Notre désir de faire le bien
La tentation d’instaurer des règles de conduite, soi-disant venant de Dieu traverse tous les grands courants religieux. Elles sont censées nous permettre de montrer à Dieu combien nous révérons sa toute puissance. Ce travers existe encore de nos jours, chez les juifs, les chrétiens et les musulmans. Il ne vient pas de la Bible. Pourtant, certains trouvent dans la Bible toutes sortes de règles de conduite. Gare à ceux qui ne s’y conforment pas ! Dans cette manière de voir, le mot péché désigne une action ou une parole contraire à la volonté de Dieu. Cela donne à ce terme un sens juridique : il faut faire ceci et ne pas faire cela. Mais cette interprétation n’a rien à voir avec le sens de l’Ecriture.
Oui, il faut en finir avec le péché tel que nous le comprenons d’habitude.
Je prends souvent l’exemple des fameux péchés capitaux. Figurent dans cette liste, entre autres, le plaisir sexuel et les plaisirs de la table. Oui, selon cette liste, la gourmandise est une faute mais pas la cruauté. D’où vient cette dérive culpabilisante d’une foi sensée être basée sur l’amour de Dieu ? Pourquoi refuser les bonnes choses offertes par notre créateur ?
A mon sens elle vient du désir profond de l’être humain de faire le bien. Pourtant, ce désir rencontre sans cesse des obstacles. Nous éprouvons alors découragement, tristesse ou sentiment d’échec. En effet, notre désir de faire le bien se heurte sans cesse à la réalité de la vie. Nous ne faisons pas tout le bien que nous aimerions faire et parfois, nos comportements ou nos paroles entrainent des conséquences malheureuses.
L’apôtre Paul aborde ces questions dans sa lettre aux chrétiens de Rome.
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Romains 6.15 à 23
Vous faites des actions qui plaisent à Dieu. Voilà quelque chose que nous entendons avec plaisir. C’est la première chose à dire sur ce texte.
1 Nous sommes des justes
Nous ne nous comportons pas comme nous aimerions le faire. Pourquoi ? Par ce que nous voulons trop faire … tout simplement ! Nous ne sommes pas des personnes extraordinaires. Super man comme super women sont des personnages de fictions. Nous, nous sommes des humains réels, pas des personnages inventés par l’IA. En particulier impossible de prévoir l’avenir, impossible de savoir si nos comportements auront des conséquences positives ou négatives. Seul Dieu a cette possibilité.
Paul ne dit pas vous devriez faire mieux. Non il affirme : vous êtes au service de ce qui est juste (v. 18b). Il ajoute Vous faites des actions qui plaisent à Dieu (v. 22). C’est une constatation, pas une exhortation ! D’une manière générale tout nous pousse à être insatisfait, à vouloir toujours faire plus. Des modèles idéalisés renforcent notre aspiration à progresser. Mais elle se trouve contrariée cette aspiration car l’idéal demeure inaccessible. Et bien des gens se sentent mal dans leur peau à cause de la diffusion massive de valeurs impossible à atteindre.
Les humains n’ont pas attendu les réseaux sociaux pour être aux prises avec des modèles incapables de les rendre heureux. Bien des courants religieux ont actionné ce levier pour plusieurs raisons. D’abord : c’est bien plus facile de culpabiliser que de déculpabiliser. Donc les théologies prônant des règles castratrices sont d’abord des théologies de fainéants. Ensuite, toutes ces théories reposent sur notre désir de faire le bien et s’en servent pour nous faire du mal.
Dans nos bible, le mot péché est utilisé pour traduire plusieurs termes hébreux ayant un sens différent
Elles instituent des normes venues de l’extérieur de nous-même pour nous dévaloriser. Paul nous invite à nous libérer de ces règles conçues par d’autres, à ne pas accepter une discipline ne venant pas de nous. Nous sommes en effet les mieux placés pour savoir ce qui est bien pour nous ! C’est pourquoi Paul rappelle : vous êtes au service de ce qui est juste (6.18b). Bref vous êtes des gens bien alors, sentez-vous bien ! Paul veut rassurer ses interlocuteurs. Leur parcours a été marqué par le regret, la honte, le chagrin mais il s’agit du passé car désormais ils mènent une vie harmonieuse.
Malheureusement nous sommes souvent agressés par ce que j’appelle les toxines existentielles.
2 Les toxines existentielles
L’insistance sur le péché, compris comme une faute, c’est une exagération de quelques-uns. Dans nos bible, le mot péché est utilisé pour traduire plusieurs termes hébreux ayant un sens différent. Ils parlent tous d’une réalité humaine : soit nous manquons notre objectif (ḥaṭa) ou nous brisons parfois les relations (peša) et, parfois nous contribuons à des situations déformées ou injustes (ʿāwôn). Ces trois mots différents sont tous traduits par péché dans nos bibles.
En hébreu et en grec, le mot péché évoque surtout l'idée d'échec, d'erreur de trajectoire ou de but manqué. Or bien des théologiens mettent l'accent sur la culpabilité morale et la faute, ce qui est une erreur d’interprétation. Du temps de Jésus, bien des courants du judaïsme, en particulier les pharisiens, utilisaient déjà l’idée de péché pour désigner une faute morale et imposer des lois censées venir de Dieu. Le christ s’est opposé à cette dérive légaliste pour rétablir le sens profond de l’Ecriture Sainte. C’est pour cela qu’il polémique souvent avec les pharisiens.
Et Paul prend ici la relève : lorsqu'il parle du péché il pense au mot hébreu : manquer la cible, un peu comme rater son coup. En clair nos initiatives n’ont pas toujours le résultat escompté et nous nous sentons mal. Jésus, Paul et l’Ancien Testament nomment péché l’impression de ne pas être à la hauteur ou d’être jugé et rejeté par les autres. Paul élargit ce sens. Il en fait une puissance affectant l'ensemble de l'existence humaine.
Paul personnifie cette force. Pour lui, Dieu veut la liberté et le bonheur de chacun. Paul utilise le mot commandements pour désigner les règles castratrices venant de la société. Elles sont présentées comme des exigences divines, alors qu’elles proviennent essentiellement des humains. C’est là qu’il y a tromperie. Aucun commandement castrateur ne vient de Dieu.
Le péché désigne la puissance toxique qui aliène l’être humain, déforme ses relations et l’empêche de s’épanouir comme Dieu le propose. Le péché agit comme une force qui ronge les gestes simples. Il déforme le regard. Il use les liens. Notre existence est souvent perturbée par les toxines existentielles appelées péché. Elles enferment l’être humain dans une fatigue intérieure et étouffent sa joie de vivre.
Alors Paul utilise une image : le péché est mort avec le Christ. Le croyant cesse d’appartenir à cette puissance toxique. Une liberté commence. Fragile parfois. Réelle pourtant. Car ce qui compte …
3 Ce qui compte c’est l’être
Le péché ne vient pas des humains mais comme ils ne sont pas tout puissant, ils ne peuvent pas s’en affranchir par leurs propres moyens. Pour Paul une mort symbolique, spirituelle en quelque sorte, nous débarrasse du péché.
Paul reprend ici la manière de voir de l’Ancien Testament : le mot péché n’y désigne pas un mal faire mais un mal être. Nous en sommes délivrés en le confiant à Dieu. Le croyant n’avance plus sous une menace. Servir Dieu, ce n’est pas obéir à un commandement mais laisser Dieu inspirer notre liberté. Pécher, ce n’est pas désobéir à Dieu ou faire de mauvaises actions. Pécher, c’est produire un acte ou dire une parole dont les conséquences sont malheureuses.
C’est là qu’il y a tromperie. Aucun commandement castrateur ne vient de Dieu.
Personne ne maitrise entièrement sa vie. Personne ne peut anticiper les effets de ses pensées ou de ses actes. Alors Paul crie notre faiblesse. L’être humain n’arrive pas à accomplir durablement ce qu’il aime profondément. De ce fait, il nous faut accepter de n’être pas tout puissant. En reconnaissant sa faiblesse l’humain laisse Dieu le rejoindre. La liberté apparaît souvent là : dans un cœur qui accepte d’être secouru.
Paul touche ici une blessure profonde de l’être humain. Beaucoup vivent avec une peur cachée : celle de ne pas être dignes, de ne pas être à la hauteur. La foi devient alors une obéissance tendue, un effort inquiet pour mériter une place. Et bien souvent, il en va de même de la vie en société. Combiens ont peur de n’être pas la hauteur… de n’avoir pas assez de « like » sur les réseaux sociaux.
Devant Dieu, ce qui prime, c’est ce que nous sommes. Cela donne l’énergie de vivre en harmonie avec toute notre personne, quels que soient nos réussites ou nos échecs. Plus besoin d’avoir peur d’être blacklisté. Ayons une vision positive de nous-même et des autres. Pas besoin de récompense pour notre conformité aux modèles, nous sommes reconnus pour ce que nous sommes et nous reconnaissons les autres pour ce qu’ils sont.
Le péché désigne ainsi un mal-être lié aux dysfonctionnements du monde et aux pressions qui nous empoisonnent l’existence. Nous n’avons pas à être défini par la place que nous occupons dans la société, dans le regard des autres, dans le monde du travail. Nous sommes définis comme fils et filles adoptifs adoptives de Dieu. Grâce à Dieu nous sommes plus grand, plus grande, que ce que nous imaginons.
Mais encore
Vous allez me dire : certaines règles sont tout de même indispensables. Les lois obligent à respecter la vie. Mais celles-là, en fait, ne sont pas du tout extérieures à nous-mêmes. Au contraire, elles rencontrent nos valeurs, pas des concepts artificiels générés par la société, mais des valeurs ancrées au plus profond de nous-mêmes. Comme certains ou certaines ne respectent pas des autres, les lois sont nécessaires. Mais elles ne concernent, fort heureusement, qu’une infime minorité d’individus. Et nous ne pouvons pas construire notre vision de l’existence sur des exceptions.