La thora n'est pas une loi
Voici un texte difficile à comprendre. Paul y parle des valeurs prônées par la Bible. Il s’oppose à des gens qu’il connaît bien. Eux comprenaient tout de suite les pensées de Paul, mais nous, 20 siècles plus tard, nous avons du mal à entrer dans le raisonnement paulinien. En déchiffrant cet écrit, nous entrons dans les fondements de l’Ecriture. Plus encore, nous nous rendons compte combien le combat de Paul constitue une lutte continue non seulement dans le christianisme, mais aussi dans la plupart des mouvements spirituels.
Dès le verset 21 l’apôtre expose l’étendue des réflexions contenues dans ce passage. En effet il cite la loi et les prophètes. Dans le langage du judaïsme de ce temps, l’expression la loi et les prophètes désigne l’Ecriture sainte, notre Ancien Testament. Il est en effet divisé en trois parties : la loi, les prophètes et les autres écrits. L’expression la loi et les prophètes constitue à l’époque de Paul une manière brève de désigner toute la Bible de l’époque, notre Ancien Testament.
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Romain 3.21 à 31
Pour commencer
Paul utilise le mot loi pour désigner les cinq premiers livres de l’Ecriture comme cela se faisait dans la culture de son temps. Mais voilà : l’hébreu désigne ces livres par le mot Thora. Ces livres exposent les valeurs fondamentales offertes par Dieu, pour une vie libre et épanouissante. Le terme Thora n’est pas d’équivalent direct dans nos langues indo-européennes. La première traduction de la Bible en grec a choisi le mot loi pour traduire le mot Thora. Cela nous induit en erreur.
En effet, à notre époque, mais déjà du temps de Paul, le mot loi induit l’idée d’un arsenal d’obligations assorti d’une panoplie de sanctions. Cette représentation vient spontanément à notre esprit. Or la Thora désigne un enseignement fondamental, une philosophie de l’existence, une conception dynamique et bienfaisante de la vocation humaine. La traduction loi en perverti le sens. Il faudrait plutôt parler de valeurs, des valeurs offertes par Dieu aux humains. Il y a quelques textes de loi dans la Thora mais ce n’est pas du tout l’essentiel.
Croire ce n’est pas obéir
Paul démontre combien l’idée de loi est éloigné du concept biblique de Thora. Il joue sur les deux sens que peut prendre le mot loi dans l’esprit de ses interlocuteurs : le sens d’un code de type législatif et le sens des valeurs exprimées dans les cinq premiers livres de la Bible. Du coup nous avons beaucoup de mal à comprendre.
Nous voilà devant des phrases étonnantes car elles sont fondées sur des paradoxes. Au verset 21 : la loi prouve … qu’elle est inutile ! Mieux, au verset 27 dont voici la traduction littérale : Par quelle loi ? Celle des œuvres ? Nullement, mais par la loi de la foi. Ensuite (Verset 28) il affirme la foi indépendante de l’obéissance à la loi et, au verset 31, il écrit : par la foi, nous confirmons la loi !
Au verset 27 La loi de la foi, constitue une incohérence notable : croire est un élan engageant tout l’individu de manière intellectuelle mais aussi psycho affective. Cela n’a aucun rapport avec une quelconque loi. En fait Paul est obligé d’utiliser un artifice de rhétorique pour dire : comprendre l’Ecriture comme une loi, c’est passer à côté de son sens.
Paul associe deux expressions … antithétiques. Comme lorsque nous disons : un silence assourdissant ou un instant éternel. C’est un procédé fort connu, dans le langage savant cela s’appelle un oxymore. Il s’agit d’une union de contraires : elle crée du sens par tension. En associant deux expressions de sens opposé, Paul crée un effet frappant et paradoxal. Il approche deux réalités opposées, la loi et la foi pour faire surgir une idée difficile à comprendre. Il montre ainsi le paradoxe inhérent à une compréhension légaliste de la Thora.
Les influenceurs du judaïsme de l’époque avaient élaboré tout un arsenal réglementaire. Au lieu d’être un élan vers l’épanouissement personnel, la foi rendait l’individu prisonnier de multiples contraintes. Paul connaissait très bien cette mentalité. Il était lui-même issu de ces milieux élaborant des centaines de règles pour corseter les comportements. Pour les adversaires de Paul, Dieu demanderait la soumission des mentalités et notre auteur souhaite ouvrir ces gens à une autre compréhension de la Thora, davantage conforme à la logique de l’Ecriture.
La Thora désigne une conception bienfaisante de la vocation humaine. La traduction loi en perverti le sens.
Après avoir mis en valeur la dimension paradoxale de cette idée, Paul conclue au verset 31 avec la même méthode : il utilise un jeu de mot autour du sens donné au mot loi. La foi donne toute sa valeur à la Thora lorsqu’elle est comprise comme une aide pour la joie de vivre et non comme une injonction à la soumission. Là encore, nous sommes déroutés, car Paul joue sur les deux sens du mot loi. Dans l’esprit de ses interlocuteurs, le mot loi désigne une réduction comportementaliste de la Thora. Dans le raisonnement de Paul, la loi valorise la dimension libératrice de la Thora … nous sommes en plein paradoxe !
Vouloir être quelqu’un de bien
20 siècles nous séparent de ces polémiques. Mais la tentation comportementaliste traverse le temps. Elle change de forme et s’adapte à chaque génération. La volonté de Dieu demeure souvent présentée comme un ensemble de normes castratrices. Cette tendance traverse d’ailleurs toutes les grandes religions humaines. L’appétence pour une forme castratrice de foi est universellement répandue dans pratiquement tous les systèmes de croyance.
Il est en effet plus facile de culpabiliser que de rassurer. D’une manière générale l’humain est habité par le désir d’être quelqu’un de bien et de faire le bien. Mais voilà, l’humain n’est pas un Dieu tout puissant mais une créature faillible. Il en a conscience. Jouer sur cette imperfection évidente est bien plus aisé que de l’ouvrir à la liberté, à la satisfaction dans les réussites, à sa valeur fondamentale de tout être humain. La facilité constitue le premier moteur de la tentation légaliste avec aussi. le désir d’exercer un pouvoir sur autrui.
De plus le croyant a naturellement tendance à se demander s’il en fait assez, s’il se laisse suffisamment porter par l’Esprit de Dieu, si ses tendances profondes et la pression sociale ne l’éloignent pas des valeurs spirituelles idéales. Rien de plus simple alors que d’aller dans ce sens et de prôner davantage de soumission et moins de laisser aller.
Dans nos sociétés occidentales les influenceurs sont toujours là, même s’ils agissent moins dans le domaine religieux. Ils sont au service de bien d’autres courants, dont la puissance nous échappe parfois. Certes il est toujours des sociétés en prises avec des autorités religieuses hostiles au bonheur terrestre des individus. Mais dans notre société sana pression religieuse, les incitations culpabilisantes n’ont pas disparu, loin de là. Avec les médias dominants, la pression sociale sur les individus a même augmenté.
Une culpabilisation omniprésente
Déjà avant les réseaux sociaux, les médias valorisaient des modèles dont il fallait se rapprocher. Cela n’a pas commencé avec la génération Z. Durant la seconde moitié du 20e siècle, la dictature de l’image exerçait une oppression invisible mais extrêmement puissante sur les individus. Malheur à qui ne ressemblait pas à la star du moment. En fait la pression sociale augmente de plus en plus, sans obligatoirement prendre la forme d’un pouvoir désireux de réglementer les individus.
La facilité constitue le premier moteur de la tentation légaliste
Oui, les médias et les réseaux sociaux nous poussent à vouloir être toujours en forme, avec un look d’enfer, hyper compétant au travail, investi à fond dans sa famille, sachant rendre service à son entourage, prenant ses responsabilités dans la vie sociale, bref il faut réussir … même les loisirs doivent flirter avec l’exploit … sinon pas de like sur les réseaux sociaux !
Certes les contraintes changent mais elles restent des contraintes ! Du temps de Paul l’autoritarisme s’appuyait sur des organisations visibles et bien connues. De nos jours les pouvoirs à l’œuvre sont bien moins visibles. Pourtant seules de très grosses organisations sont en mesure d’utiliser les médias et les réseaux sociaux pour influencer les individus.
Cette influence est d’autant plus redoutable qu’elle nous est distillée par des pouvoirs assez opaques. Mais Internet n’en est pas l’inventeur. Déjà, dans la seconde moitié du 20e siècle l’image, au sens propre comme au sens figuré s’imposait. Au sens propre évidemment car non seulement l’image en tant que telle avait une force liée à sa diffusion dans les médias mais, en plus, elle présentait des personnes dont le look avait été soigneusement retouché. Il n’a pas fallu attendre l’intelligence artificielle pour présenter un réel artificiel. L’IA donne simplement davantage de possibilités à ceux qui en ont envie.
Mais l’image au sens figuré revêt depuis longtemps une grande importance et malheur à celui ou celle qui ne correspond pas à l’idéal suggéré par les médias. Or cet idéal étant pour une part artificiel, nous voilà poussé à prendre comme modèle des hommes et des femmes qui n’existent pas en vrai ! Chacun et chacune s’épanoui à sa manière. Le bonheur de l’un n’est pas celui de l’autre. Mais nous sommes envahis de conceptions qui ne viennent pas de nous. Elles nous arrivent de l’extérieur. Prôner la liberté, la vraie, la liberté intérieure est de plus en plus nécessaire.
Mais encore
Toute la théologie de Paul invite à s’affranchir de contraintes extérieures à nous même. C’est la base même de la foi. Dieu nous accueille comme nous sommes. Il ne nous évalue pas en fonction de nos capacités à ressembler à un idéal inventé par d’autres. Bref, pour Dieu tu n’es jamais quelqu’un de nul, tu es toujours à la hauteur quels que soient les défis qui te submergent.